Les jeux d’enfants au Vietnam : traditions, règles et scènes de vie rurale

Enfants vietnamiens jouant à des jeux traditionnels dans un village rural près de Ninh Binh

En arpentant les chemins vicinaux de Ninh Binh en fin d’après-midi, loin des axes de circulation, un spectacle récurrent attire l’attention du voyageur attentif : le bourdonnement joyeux des enfants qui investissent l’espace public une fois la classe terminée. Alors que le soleil commence à décliner derrière les pitons karstiques, les berges des canaux, les parvis des pagodes et les cours en terre battue se transforment en terrains de jeu improvisés. Ces activités récréatives, transmises de génération en génération, constituent une composante vivante de la culture populaire vietnamienne, alliant ingéniosité manuelle, agilité corporelle et sens aigu du collectif.

Le đá cầu : l’art acrobatique du plumfoot

Le đá cầu est sans conteste le passe-temps le plus emblématique du pays, pratiqué aussi bien par les écoliers que par les adultes sur les trottoirs de Hanoi ou les digues de campagne. Ce sport consiste à maintenir en l’air un volant lesté constitué de plumes d’oiseau fixées sur une base de disques souples en plastique ou en cuir. Si le principe rappelle le jonglage footballistique, la technique requiert une souplesse et une coordination exceptionnelles.

En milieu rural, les enfants forment de petits cercles informels. Le volant circule d’un joueur à l’autre grâce à des frappes de l’intérieur du pied, du talon, du genou ou même de la poitrine. Les règles en pratique libre sont simples : empêcher à tout prix le volant de toucher le sol en réalisant les enchaînements les plus fluides possible. Au-delà du défi physique, le đá cầu favorise une grande cohésion de groupe, chaque participant veillant à ajuster la trajectoire de sa passe pour mettre son partenaire dans les meilleures conditions.

L’ô ăn quan : le jeu de stratégie sur le pas de porte

Lors des journées plus calmes ou sous la chaleur étouffante de midi, les enfants privilégient des passe-temps cérébraux. Le plus célèbre d’entre eux est l’ô ăn quan (« le jeu de capture des mandarins »), un divertissement ancestral apparenté à la famille des mancalas et manières de semailles de graines.

Le matériel nécessaire est minimaliste, ce qui explique sa popularité historique dans les campagnes pauvres :

  • Un tracé tracé à la craie sur le ciment ou gravé au bâton dans la terre battue, composé d’un rectangle divisé en dix petites cases carrées (« les rizières ») flanqué de deux demi-cercles aux extrémités (« les cases des mandarins »).
  • Cinquante petits cailloux, graines ou morceaux de faïence faisant office de « paysans ».
  • Deux pierres plus grosses symbolisant les « mandarins » occupant les demi-cercles.

Deux joueurs s’affrontent en déplaçant successivement les pierres d’une case à l’autre, selon un sens de rotation choisi, dans le but de « capturer » les pions adverses par anticipation mathématique. Ce jeu apprend la patience, l’évaluation des risques et le calcul mental, tout en reflétant l’organisation sociale et agraire d’antan, intimement liée à l’univers des villages où le rôle du riz au Vietnam structure l’espace et la vie paysanne.

Rồng rắn lên mây : la course du dragon-serpent

Parmi les divertissements chantés, Rồng rắn lên mây (« Le dragon-serpent monte vers les nuages ») illustre la vitalité des comptines traditionnelles. Dans l’imaginaire vietnamien, les figures fantastiques occupent une place protectrice majeure, comme en témoignent les quatre animaux sacrés des légendes locales.

Ce jeu met en scène une file d’enfants qui s’accrochent fermement par la taille ou les épaules pour figurer le corps ondoyant du dragon. En tête marche le joueur le plus âgé ou le plus agile, faisant office de « tête », tandis que le plus jeune se place tout à la fin, au niveau de la « queue ». Un autre enfant joue le rôle d’un médecin ou d’un maître de maison. La troupe s’avance en chantant une formulette rimée rythmée par leurs pas. À la fin du couplet, le maître demande au dragon de lui céder une partie de son corps pour préparer un remède. Une poursuite s’engage alors : le chasseur tente d’attraper l’enfant situé au bout de la chaîne, pendant que le chef de file déploie ses bras pour lui barrer la route et que la ligne serpente frénétiquement sans jamais rompre son étreinte.

Jeux de motricité et passion du ballon rond

Dans les cours de récréation comme sur les berges herbeuses, d’autres activités rythment les pauses scolaires :

  • Nhảy dây : le saut à la corde, souvent pratiqué à l’aide d’un simple élastique tressé fait de rondelles de caoutchouc recyclées (nhảy dây chun). Deux enfants tiennent l’élastique à différentes hauteurs — des chevilles jusqu’aux aisselles — pendant que leurs camarades exécutent des figures acrobatiques rythmées.
  • Trốn tìm : le jeu de cache-cache universel, qui trouve dans les labyrinthes de ruelles, les meules de paille et les épais fourrés de bambous des villages d’excellents terrains d’exploration.
  • Bóng đá : le football moderne déchaîne une ferveur incontestable au Vietnam. Dès qu’un espace plat se libère, deux briques ou deux sandales font office de poteaux de but. Le ballon rassemble tous les âges jusqu’à la tombée complète de la nuit.

Observer ces instants du quotidien à Ninh Binh

Pour le voyageur qui explore la province à vélo, ces scènes spontanées ajoutent une profondeur humaine remarquable aux paysages spectaculaires. En sillonnant les pistes secondaires reliant Tam Coc aux villages riverains ou en s’approchant des zones paisibles près du village de Kenh Ga, il est très fréquent de croiser ces groupes d’enfants s’amusant en toute liberté.

Le meilleur moment pour observer cette animation villageoise se situe entre 16 h 30 et 18 h 30, lorsque la chaleur faiblit et que les cours des maisons s’ouvrent sur l’extérieur avant le repas du soir.

L’attitude à adopter reste celle de la discrétion et du respect bienveillant. Si un volant de đá cầu atterrit près de vos pieds, une tentative maladroite de le renvoyer déclenchera à coup sûr des rires partagés et brisera la glace instantanément. En revanche, il convient d’éviter de photographier les enfants de trop près sans l’assentiment de leurs parents, et de ne jamais distribuer d’argent ni de friandises, afin de préserver l’authenticité de ces échanges simples et chaleureux qui rendent le séjour dans la province si mémorable.

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